L’assise dans le bouddhisme.

Dans la tradition bouddhique, la posture assise permet d’arriver soit à la concentration, soit à la vision pénétrante : tels sont les deux grands types de liturgie méditative. Dans les cas d’assise non bouddhique, l’usage qui en est fait peut-être thérapeutique, spirituel ou psychologique. C’est de toute façon toujours une ouverture à l’esprit universel.
par Jean-Pierre Schnetzler | Publié le 07 février 2004

Comment doit-on s’asseoir dans le bouddhisme? Comme dans l’hindouisme. Dans quel but? Le même : obtenir la libération, moksha ou nirvâna. Comment les Occidentaux s’assoient-ils en général? Sur une chaise, pour écrire ou compter, courbés vers l’avant, s’ils travaillent, appuyés en arrière sur le dossier s’ils se reposent.

Nous trouvons dans ces brèves évidences l’origine des difficultés et douleurs qui attendent nos compatriotes aventurés sur un coussin de méditation, ainsi que la source des erreurs d’appréciation qui transforment le yoga en gymnastique et la méditation assise en auxiliaire du confort moderne.

Le problème de base est donc de savoir où s’asseoir. C’est-à-dire dans quel contexte spirituel. L’enseignement bouddhique, le dharma, terme qui porte aussi le sens de Loi universelle, nous précise que la concentration mentale (samâdhi), habituellement en position assise, n’est qu’un des trois piliers de la pratique. Pour être efficace, celle-ci comporte impérativement aussi l’usage de la sagesse (prajab) et de l’éthique (sîla). Il est donc impensable d’isoler l’assise, d’en faire un instrument au service de buts égocentriques par exemple, sous peine de la dénaturer. […]

L’assise doit être placée dans le contexte des autres positions corporelles où s’effectue la pratique méditative. Nous en dirons quelques mots car il est nécessaire de relativiser l’assise. La position debout immobile, celle de la montagne dans le yoga (tadâsana), est peu utilisée car elle ne se prête pas à un usage confortable de longue durée, quoique son utilité soit certaine dans la pratique des queues. La position en marchant par contre est largement utilisée, dans le Theravâda et le Zen en particulier. Elle soulage, c’est évident, la douleur entraînée par les longues immobilisations assises, tout en permettant la poursuite de la méditation. Mais au-delà de cette cure, elle permet d’entraîner l’esprit à l’observation aiguë du changement corporel, et introduit ainsi à la méditation dans l’action qui est son achèvement naturel, dans toutes les situations de la vie. La position couchée, trop négligée en Occident, est indispensable. Elle est en effet la seule à pouvoir être utilisée, dans ces situations inévitables que sont la maladie grave, l’approche de la mort et le sommeil quotidien. Dans ce dernier cas elle permet au moins de se laisser glisser dans le sommeil avec un mental apaisé, et au mieux de cultiver la lucidité qui permet les pratiques tantriques du yoga du rêve et de la lucidité dans le sommeil profond. Ces deux techniques sont particulièrement précieuses pour l’extension effective de la sagesse au domaine du mental pur.

Ce qui réunit tous ces cas de figure est évidemment la position de l’esprit. Faut-il rappeler au lecteur occidental moderne que l’Orient traditionnel, et le bouddhisme en particulier, distinguent au moins trois niveaux de l’être, ou mondes, hiérarchiquement distribués, où le supérieur contient et dirige l’inférieur. Ce sont le monde matériel d’abord, puis le monde mental organisateur du précédent, mais libre, en son principe des limitations matérielles. Le monde mental se répartit en deux niveaux, au moins, suivant qu’il tourne son attachement et ses désirs vers le monde matériel ou qu’il s’en dégage et subsiste au niveau des formes mentales pures. Le troisième monde, au-delà de l’individu, est universel et informel. La réalité ultime est au-delà de cette tripartition, qu’elle transcende dans la non-dualité, omnisciente, de ce que le bouddhisme tibétain appelle la Claire Lumière fondamentale. […]

III. POURQUOI L’ASSISE EST-ELLE PRIVILÉGIÉE?

1. Elle est économique

Parmi les âsana, elle est de ceux qui peuvent être conservés le plus longtemps de façon confortable. Lorsqu’il s’agit de demeurer plusieurs heures immobile, il faut évidemment que la posture soit stable et physiologique, pour que le corps la conserve sans douleur, en consommant le moins d’énergie possible. Si seuls ces facteurs intervenaient, la posture privilégiée serait la position couchée. Mais celle-ci présente un handicap majeur, celui de favoriser scandaleusement le sommeil. La possibilité de maintenir une vigilance active joue évidemment en faveur de la position assise. […]

2. L’assise est symboliquement significative

Ses qualités mécaniques de stabilité, de symétrie et de verticalité, sont aussi porteuses de sens. De fait, la posture chez ceux qui la voient, comme chez ceux qui l’éprouvent de l’intérieur, provoque des sentiments qui s’enracinent dans les significations symboliques qu’elle manifeste.

La stabilité et l’immobilité rigoureuse renvoient à la permanence et à l’immutabilité principielles. La verticalité fait percevoir les relations du haut et du bas, du ciel et de la terre, dont l’homme est le médiateur. La réunion des deux mains, sur l’axe médian, concrétise la complémentarité de la droite et de la gauche, et de tous les couples d’opposés. Plus particulièrement, ce mudrâ de la méditation exprime l’union nécessaire du côté gauche symbolisant la sagesse, la contemplation, la féminité, avec le côté droit, porteur de la compassion, l’action et la masculinité. La posture est ainsi un démenti permanent au dualisme et aux conflits qu’il engendre. Dans sa simplicité naturelle, et apparemment sans effort, l’assise manifeste l’harmonie de l’esprit.

3. L’assise permet au mieux l’exploration des structures cachées du corps subtil

Le tantrisme bouddhique utilise, avec quelques différences, les mêmes structures que le tantrisme hindou. Nous n’entrerons pas dans une étude détaillée qui nécessiterait un très long exposé. Nous soulignerons seulement que la verticalité immobile couplée à l’attention concentrée permettent, après un long exercice, de percevoir les canaux et centres subtils où circule l’énergie vitale. Si leur structure générale se retrouve dans toutes les écoles, les nombreuses variations secondaires sont là pour nous rappeler que ces phénomènes appartiennent au domaine mental, où la variabilité et la création sont reines. […]

La posture de base idéale et recommandée est celle du lotus (pad
mâsana). Il est bien rare que l’adulte moyen y parvienne d’emblée et un long entraînement au Hatha-Yoga n’y mène pas toujours. Aussi le demi-lotus, alternativement à droite et à gauche pour conserver la symétrie, est-il préféré, et plus souvent encore siddhâsana, qui est souvent à la portée du débutant. Sinon, la possibilité restante est d’utiliser la posture dite birmane, où la première jambe est placée au sol, le talon au contact du sexe, la deuxième simplement posée devant la première, en veillant à ce qu’elles touchent le sol, du genou aux orteils. Dans tous ces cas les mains sont placées dans le mudrâ de la méditation (dhyânamudrâ), où les pouces se touchent doucement sur l’axe médian. Les mains dessinent un ovale harmonieux.

Puisqu’il faut permettre à des débutants de conserver l’immobilité, sans trop souffrir, des heures durant lors de sessions intensives, la sagesse compatissante impose des accommodements. Le plus important et largement utilisé est l’usage d’un coussin épais, bourré de kapok, placé sous le postérieur. Outre le confort des fesses, il assure la bascule du bassin vers l’avant. Celle-ci facilite l’érection de la colonne vertébrale et permet d’amener au sol les deux genoux chez ceux dont les muscles sont crispés et les articulations raides. […]

Revue Française de Yoga, n°22

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